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D’ire

 

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 Un centre de rétention, c’est quoi ?

C’est rien, c’est bien. Il le faut.

Mais…

C’est tout. C’est.

Une prison ?

Nécessaire. Une chose nécessaire.

C’est quoi ?

Une nécessité, ce n’est rien d’autre. C’est, parce que c’est comme ça.

Guantanamo ?

C’est mais ça n’existe pas vraiment. Ca n’existe pas pour ceux qui n’y sont pas. C’est leur monde.

Et le reste, l’en-dehors, ce qui n’est pas dedans ?

C’est nous. Les vivants.

Les vivants ?

Oui. Tu sais que tu es vivant. Savent-ils qu’ils sont vivants, savent-ils que tu es vivant ? C’est comme ça. Tu es vivant. Eux ; je ne sais plus… Ils ne parlent pas. Ils n’ont rien à dire, pas d’histoire. Un camp n’a pas d’histoire.

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« La littérature n’est évidemment pas sa propre fin. Ce dont elle parle, d’où elle arrive, n’est pas. Elle ne peut donc jamais parler de ce dont elle parle. Elle dit toujours autre chose, que nous entendons plus ou moins. En aucune façon ce dont elle parle ne constitue une fin, ou une origine. Rien ne permet par conséquent de la définir. Mais ce n’est pas non plus une "parole vaine", non : il n’y a pas de parole vaine. Peut-être ressemble-t-elle à ces figures égyptiennes qui s’avancent d’un pas toujours égal, la tête retournée en arrière et le regard fixé sur leur invisible provenance. Mais dont on ne sait jamais vers où, ainsi attirées en sens inverse, elles se dirigent. Ni ce dont elles refusent ou sont incapables de soutenir, devant elles, l’approche.
De "quoi", de "qui", nous détournons-nous ? »

 

"L’histoire que je voudrais raconter (ou réciter : c’est peut-être malheureusement une sorte de mythe) est donc celle d’un renoncement.
"Renoncer" a voulu dire : annoncer, énoncer. "Phraser", en grec, dit à peu près la même chose. Aujourd’hui toutefois "renoncer" signifie : ne plus vouloir, accepter. Par exemple un destin, ou une fatalité : ce qui est dit.
Admettons par conséquent qu’il faille apprendre à renoncer, lentement; à ne plus vouloir prononcer.
Alors il peut y avoir phrase : toujours la même, jamais elle-même; revenant de loin, nombreuse, saccadée.
Il est inévitable que nul ne soit prophète en sa langue.
(…) Aujourd’hui, dans le saccage général, la désolation est à son comble. Simple constat historique : cette nouveauté n’en est pas une. Ou bien l’est trop. Regardez autour de vous, écoutez surtout.
Il n’empêche que ce qui se passe, et nous passe, demeure l’énigme.
Le commencement tarde toujours. Pourtant il aura suffi d’une main posée sur la nuque (sans la moindre autorité, sans la moindre soumission), d’un laconique "je t’expliquerai", d’une nuit entière (jusqu’à son blanchiment) passée dans l’approximation, le bruit et le silence des voix, le récit limpide de ce que nous ignorions de nous et persistons à ignorer.
Il peut suffire, chaque fois, de moins ; de beaucoup moins. L’approximation est sans terme, mais aussi démunis que nous soyons, nous sommes contraints de le déclarer.
J’appelle aussi bien littérature cette paraphrase infinie. »

 

Philippe Lacoue-Labarthe, "Phrase" (Christian Bourgois, 2000)

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« Je me suis pâmé, il y a huit jours, devant un campement de Bohémiens qui s’étaient établis à Rouen. Voilà la troisième fois que j’en vois. Et toujours avec un nouveau plaisir. L’admirable, c’est qu’ils excitaient la haine des bourgeois, bien qu’inoffensifs comme des moutons. Je me suis fait très mal voir de la foule en leur donnant quelques sols. Et j’ai entendu des jolis mots à la Prudhomme.
Cette haine-là tient à quelque chose de très profond et très complexe. On la retrouve chez tous les gens d’ordre. C’est la haine que l’on porte au Bédouin, à l’Hérétique, au Philosophe, au solitaire, au poète. Et il y a de la peur dans cette haine. Moi qui suis toujours pour les minorités, elle m’exaspère. Il est vrai que beaucoup de choses m’exaspèrent. Du jour où je ne serai plus indigné, je tomberai à plat, comme une poupée à qui on retire son bâton. »

Gustave Flaubert, Lettre à George Sand. Croisset, mercredi soir, 12 juin 1867 ( in Flaubert Correspondance. Pléiade. Tome 3) 

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Meshes Of The Afternoon,( maya deren)
envoyé par zohilof

Commentaires (2 commentaires)

Merci Frope chirurgien …
Ce sont ces mots là, ceux là.
Cette colère là, ces sentiments là.
Exactement.

Agathe / 29th juin, 2008, 11:49 / #

Du reste il y a beaucoup, beaucoup d’esclaves, parmi nous autres hommes modernes orgueilleusement prêts à tout. Peut-être sommes-nous tous quelque chose comme des esclaves, dominés par une idée universelle grossière, irritante, toujours en train de brandir son fouet. »

Benjamin Walser, L’nstitut Benjamenta

Il faut sauver [l’homme] si l’on veut sauver l’idée que l’on se fait de la vie”

Albert Camus, Lettre à un ami allemand.

Anonyme / 30th juin, 2008, 18:20 / #

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